Brulhatour

La radio demeurera-t-elle un lieu de passe-temps (d'épanouissement) où le salarié allie à la fois travail et passion ou un endroit comme un autre où le temps, autour de nouvelles contraintes de plus en plus nombreuses et pesantes, s’écoule à une vitesse plus ou moins lente sans réel objectif, si ce n’est celui de dégager essentiellement un salaire ? Les changements profonds qui interviennent dans les studios doivent, plus que jamais, nous interroger sur la capacité de la radio à demeurer créative et donc, à produire des programmes passionnants tout en préservant l’humain. Encore faut-il s’en donner le temps…


Pour la première fois de l'histoire de la radio, la cadence bouleverse les habitudes de travail dans les studios © Paris Radio Show 2022 - Linda Viksna
Pour la première fois de l'histoire de la radio, la cadence bouleverse les habitudes de travail dans les studios © Paris Radio Show 2022 - Linda Viksna

Où est passé le temps que nous avons gagné ? Alors que les nombreux progrès technologiques (automation de la programmation musicale, montage numérique, Remote Radio (1), interactions accélérées via les réseau sociaux…)  auraient dû conduire à une libération du travail, et donc à dégager un volume considérable d’heures, volume qui aurait pu être, à titre d'exemples, consacré à développer des programmes ou à chercher à comprendre pourquoi les jeunes auditeurs désertent le média, les progrès technologiques, et avec eux la répétitivité des tâches dans les studios, ont transformé le secteur.
Là où il fallait parfois plusieurs heures pour monter un son sur un lourd Revox, il faut désormais quelques minutes sur Adobe Audition. Là où il fallait plusieurs heures pour générer 24 heures de programmation, il faut désormais quelques secondes, voire quelques minutes en comptant le temps d’un bon lissage, si l’on est méticuleux. Là où il fallait plusieurs heures pour installer les outils techniques et tirer des câbles pour assurer un direct, il faut désormais quelques minutes. Là où il fallait impérativement une intervention humaine à une heure tardive pour lancer un son, il n’en faut plus.
Mais, bon sang de bonsoir, où est donc passé ce foutu temps que l’on a gagné depuis ces deux dernières décennies ? D’aucuns disent que ce temps gagné grâce aux avancées technologiques a été redistribué vers de nouvelles tâches. Il a été morcelé. Fractionné. Découpé. Saucissonné. Démembré. Et désormais à la radio, le temps c’est comme la moutarde : peu en ont, beaucoup en cherchent. Curieusement, dans un monde où tout va toujours plus vite, la fontaine du temps se tarit. Et quand un timide filet d’eau apparaît, peu osent claironner qu’ils en disposent au risque de passer pour des tire-au-cul, des procrastinateurs de tout poil et, enfonçons le clou, passer pour des fainéants. Tant est si bien que le temps est devenu une denrée rare. Une richesse précieuse que l’on ne partage pas avec n’importe qui même si l’on continue, dans la précipitation, d’en faire un peu n’importe quoi, faute d’avoir été suffisamment formé à la maîtrise du temps qui passe.
 
Le temps du "vite fait mal fait"

 
Que demande-t-on à un animateur ? Il y a encore 20 ou 30 ans, on lui demandait d’animer. Parfois d’engager quelques opérations antenne, de mettre un peu le museau dans la programmation musicale… Aujourd’hui, quand on voit une fiche de poste, il y a de quoi tomber de sa chaise. On se demande même si un animateur a dorénavant le temps d’animer : développement des réseaux sociaux, accueil des auditeurs au standard, auto-réalisation de son créneau, création de contenus originaux et notamment de podcasts, un peu de marketing antenne, un peu de coordination, un peu de temps dédié à l’enregistrement d’un bulletin météo ou d’un agenda.
L’évolution du métier d’animateur est la même que celle qui frappe le métier de journaliste. Plus exactement, le métier de journaliste localier aux journées, trop, chargées. Avant : la présentation de flashes et un reportage par jour. Désormais, deux, parfois trois, voire quatre. Déclinés à toutes les sauces : pour l’antenne forcément, pour le web avec un article de 1 000 caractères et avec la photo qui va bien, avec un  titre accrocheur, avec les amorces rédactionnelles pour les réseaux sociaux…. C’est le temps du "vite fait mal fait".
Si vous voulez produire des guenilles, multipliez les tâches. Ne laissez pas de temps mort. Essorez votre animateur jusqu’à la dernière goutte. Ajoutez-en un peu plus chaque jour. Devenez le Tricatel de la radio ! Dans tous les cas, vous avez déjà perdu la partie. Vous l’avez perdue parce que jamais vous ne trouverez un animateur capable de mener correctement l’ensemble de ces tâches. Vous ne trouverez jamais un journaliste capable d’assumer correctement l’ensemble de ces missions au long cours. Et en augmentant leur salaire ? En leur rendant leur vie professionnelle meilleure ? Non plus ! Vous ne les trouverez pas tout simplement parce qu’ils n’existent pas. L’animateur n’est pas une machine. Le journaliste n’est pas un outil. Ici, la touche F5 n’existe pas.
 
Les 3x8 y’a que ça de vrai
 
Je vais vous faire une confidence… Je me méfie comme du lait sur le feu de ces animateurs et de ces journalistes qui passent un temps fou cloîtrés et claquemurés à la radio. Ceux qui ne décrochent pas. Cela devrait aussi vous alerter. Ce sont les mêmes qui, la nuit, vident le frigo et s’empiffrent en  cachette. Les mêmes qui vont regarder en un week-end les cinq saisons d’une série. Ce sont des sprinters, pas des coureurs de fond. Vous auriez tout intérêt à vous en méfier. D’abord, parce qu’ils sont très versatiles. Ensuite, et je me permets d’en remettre une couche : parler de ce qui se passe dehors en étant dedans, ça ne marche pas. Ajoutons que le studio, notamment depuis mars 2020, est devenu un lieu particulièrement hermétique. Le temps qui s’y égrène est donc très différent de celui qui met au pas l’auditeur, à l’extérieur. À l’image du temps qui s’écoule dans ce couloir d’hôpital noyé sous les lumières artificielles et qui fait perdre leurs repères à ceux qui y travaillent ou à celui qui attend sa prise en charge. Cette épaisse étanchéité avec le monde extérieur nuit gravement à la retranscription de la vraie vie au micro, celle qui s’écoule, tous les jours et plus normalement, au coin de la rue. Un bon animateur, c’est celui qui sait humer l’air du temps. Idem pour un journaliste. Ils apprendront toujours plus de choses dehors que dedans.
Pour éviter cette déconnexion temporelle, il faut rééduquer l’animateur et le journaliste pour qu’ils puissent trouver un équilibre qui s’entend à l’antenne, on va dire un équilibre temporellement salvateur. Cet équilibre est pourtant simple : 8 heures pour le sommeil, 8 heures pour le travail et 8 heures pour les loisirs. Vous croisez un animateur qui répond à cette règle de vie ? Embauchez-le. On vous fait les gros yeux parce qu’au bout de vos huit heures quotidiennes vous rentrez chez vous ? Passez voir Josie de la compta !
La journée commence vraiment quand celle, au travail, se termine. Cela évite bien des tracas et notamment permet de ne pas se laisser entraîner dans des cadences infernales. Ainsi, viendrait-on désormais en 2022, et pour la première fois, à utiliser le mot cadence (2) à la radio, alors que ce terme en avait été relativement absent depuis l’avènement du média. Dernier exemple en date, les jeunes recrues de France Bleu (3) essorés par la planning.
Rappelons-nous cette phrase de Nietzche : "Quiconque ne dispose des deux tiers de son temps pour son propre usage est un esclave". Ça vaut pour l’animateur, pour le journaliste comme pour le directeur général adjoint ou le président.

Et où passe le temps des auditeurs ?
 
Durant la période allant du 4 avril au 3 juillet 2022, les Français ont écouté chaque jour la radio durant 2h37 (4) soit plus de 39 jours complets par an uniquement dédiés à écouter la radio. En 2022, la radio représente, à elle seule, 57% du volume total de la consommation audio chaque jour (5), dont 53% en direct et 4% à la demande. Elle reste le format le plus écouté devant le streaming musical, audio (20%) ou vidéo en fond sonore (10%).
Pour autant, avec une ambition de feuille morte, l’auditeur tend à se disperser parce qu’il est de plus en plus sollicité alors que les journées ne font que 24 heures. Par exemple, l’utilisateur "type" de YouTube passe désormais près d’une journée entière – 23.7 heures – par mois à utiliser l’application mobile de YouTube sur Android (6). C’est autant de temps qu’il pourrait consacrer à écouter la radio. Plus encore, selon le Regional Pulse Index (7) de data.ai pour le deuxième trimestre 2022, l'appétit des consommateurs pour le contenu mobile continue de croître. Les utilisateurs des deux principaux marchés, l'Indonésie et Singapour, y consacrent désormais 5.7 heures par jour !
Pour mieux comprendre la bascule qui s’opère, dans une relative indifférence générale, rappelons que l’internaute mondial "type" passe désormais près de 7 heures par jour sur Internet, tous appareils confondus. Et, si l’on considère que cet individu moyen dort environ 7 à 8 heures par jour, l’internaute "type" passe donc désormais plus de 40% de sa vie (éveillée) connecté. C’est aussi intéressant sur le plan sociologique qu’inquiétant sur celui des prochaines dépenses de santé publique.
Petit à petit, de nouveaux outils viennent bousculer les habitudes de l’auditeur et lui voler son temps grâce à des procédés technologiques très addictifs. L’auditeur n’a jamais été autant sollicité. Ce sera davantage le cas demain. Il l’est principalement sur le web. C’est probablement ici qu’il faut mobiliser nos efforts et tenter, à notre tour, de lui prendre, le peu de précieux temps qu'il lui reste.
 
Du temps perdu à cause des bullshit jobs
 
Ces dernières années, le monde du travail a vu fleurir de nombreux bullshit jobs (les emplois à la con en français dans le texte). L'anthropologue David Graeber (8) met en exergue, et ça vaut désormais pour presque l’ensemble des secteurs professionnels, cette multiplication d’emplois sans réelle signification mais aussi leur impact sur le salarié qui a l’impression de pédaler dans la choucroute. Selon lui, plus de la moitié des emplois sont désormais psychologiquement destructeurs lorsqu’ils ne parviennent plus à marier l’éthique de travail à l'estime de soi. La perte de temps est colossale. Le coût pour la société est énorme.
A contrario d’un assemblage tenon-mortaise dont la durée de vie dépassera bien souvent celle du charpentier qui l’a réalisé, à la radio, la grande majorité des productions a une date de péremption très limitée dans le temps. De votre travail, il ne reste plus grand-chose une fois qu’il a été diffusé. C’est loin d’être grisant sur le long terme. Les "Chief happiness officer", qui sont quand même l’incarnation du bullshit job, ont du pain sur la planche.
 
Le temps, ce nouveau produit de luxe
 
Dans la prochaine décennie, faire en sorte que l’auditeur vous accorde la même quantité de temps, ou plus encore, est incontestablement le challenge a gagné. Cela sera d’autant plus vrai demain parce que le temps deviendra rare se positionnant presque comme  un produit de luxe. Il coûtera cher à générer. Il coutera cher à aller chercher.
Vous voulez recruter des perles rares ? Offrez-leur du temps. Du temps pour agir, pour réfléchir, pour créer. Vous voulez limiter la casse et, peut-être, recruter des auditeurs ? Faites-leur gagner du temps. Du temps pour eux, du temps pour qu’ils puissent vous écouter.
Le principal risque demeurera identique pour la radio : aller plus vite que ses auditeurs. Par exemples, entrer trop vite des nouveautés ou les sortir trop tôt. Faire du son pour faire du son autrement dit remplir des horloges pour seulement constater qu’elles sont remplies.  Être dans le trop. Comme l’avait écrit Montesquieu : "le mieux est toujours l’ennemi du bien". Vous avez donc tout intérêt à évoluer dans le même espace temps que celui de vos auditeurs. Ni trop vite. Ni trop lentement.
 
Si le temps c’est de l’argent, alors la vitesse c’est le pouvoir
 
L’immédiateté s’est installée dans nos vies avec des produits et des services aux dates de péremption toujours plus rapprochées. Elle a pris une place bien trop importante dans les médias. Pour votre équipe, cette instantanéité exige un travail permanent, arasant, usant et fatigant. C’est un rocher de Sisyphe qu’il faut transporter tous les jours.
Parmi les scenarii vraisemblables, une décélération devrait naturellement s’opérer dans les prochaines saisons pour retrouver une normalité temporelle moins soutenue. Et puis, parce que la vague actuelle du "partout tout le temps" est impossible à tenir sur un temps long. La vague du "partout tout le temps" a deux inconvénients : elle rince donc les équipes autant que les auditeurs parce qu’elle exige des premiers une mobilisation permanente et pour les seconds, une attention de chaque instant. Si la décélération ne se confirme pas alors l’auditeur restera prisonnier d’un temps accidentel : "un temps inhabitable" (9). Après le temps de l’histoire et le temps événementiel, l'urbaniste Paul Virillo estime que notre société est désormais entrée dans ce temps accidentel… Celui qui avait, dans les années 90, prophétisé le temps du télétravail et ses conséquences, évoque le temps de l’ubiquité et de l’instantanéité avec, là aussi, son lot d’inconvénients et notamment le risque de désorganisation globale.

S’installer dans un temps long
 
Depuis l’avènement du web, nous sommes entrés dans un monde où trop d’informations circulent, où celle du matin est automatiquement chassée par celle du soir, elle-même étant remplacée par celle du lendemain. Ce processus conduit à une amnésie collective voire, prédit Paul Virillo, à un "krach social" (10). À la radio, comme dans tous les médias, cette information installe alors une dictature de l’émotion qui écarte toute possibilité de réflexion alors que l’auditeur a besoin de temps pour analyser ce qu’il écoute, le murir et le réfléchir afin de se faire une idée.
De son côté, le journaliste est prisonnier de ce cercle vertueux : il doit chaque matin trouver un nouvel os à ronger pour maintenir un degré d’émotion élevé chez l’auditeur et donc son audience, tout en ayant recours à un vocabulaire de plus en plus anxiogène. Celui-ci doit incarner l'angoisse, l'anxiété et l'appréhension ou alors le stupéfiant, le merveilleux et l'étonnant. Même l’animateur doit vous promettre une nouveauté exceptionnelle, une interview exceptionnelle, un invité exceptionnel, une matinale exceptionnelle, une opération exceptionnelle : maintenir les choses, mêmes les plus banales, dans l'extraordinaire au risque de tomber dans l'excessif et dans l'exagération.
Plus qu’un simple problème lié au temps qui assomme votre auditeur, c’est donc aussi le vocabulaire utilisé au micro qui conduit à une lassitude de celui-ci. Il devine progressivement que les termes employés à satiété n’ont plus de sens. On peut le berner une fois, parfois deux mais rarement trois…

(1) Remote Radio HS La Lettre Pro de la Radio
(2) "L’Invention du temps " (juillet-août 2022)  - L'Histoire
(3) "À Radio France, la grande précarité des jeunes recrues " - Le Monde
(4) EAR National - Médiamétrie 2022
(5) Global Audio - Médiamétrie 2022
(6) Digital Report 2022 Global Overview - La Lettre Pro de la Radio
(7) Regional Pulse Index - La Lettre Pro de la Radio
(8) Bullshits jobs : a theory par David Graeber
(9) Paul Virilio "Penser la vitesse " - ARTE
(10) Paul Virilio "La tyrannie de la vitesse " - France Culture

Rédigé par Brulhatour le Samedi 13 Août 2022 à 06:49 | Commentaires (0)

Ce week-end, le quotidien Sud Ouest a consacré un dossier de deux pages sur les audiences de la radio, dossier intitulé "Écoute-t-on toujours la radio ?". J'ai eu le plaisir de donner quelques explications sur la baisse observée des audiences et sur les nouvelles façons de consommer l'audio. Les deux pages reviennent également sur la promesse des podcasts et sur le mercato.


Les audiences : mon interview dans Sud Ouest

L'article est consultable dans son intégralité ICI.

Quelques chiffres en complément à l'article...

D’abord, sur la saison 2021-2022. La dernière EAR National paru le 21 juillet dernier fait apparaitre un résultat surprenant : 39 384 000 de Français écoutent la radio. C’est la deuxième fois que la radio passe sous le seuil très psychologique des 40 millions d’auditeurs par jour. Ce n’est forcément pas gravissime dans la mesure où l’audience reste, très, solide.
Pour autant, sur la dernière décennie, c'est plus inquiétant. Globalement, lorsque l’on observe l’indicateur de l’audience cumulée on s’aperçoit qu’il enregistre une baisse, plutôt faible, mais continue. Pour schématiser, je dirais, en complément, que depuis une grosse dizaine d’années, la radio perd des auditeurs. En France, l’audience cumulée est passée de 83.7% en 2005, à 81.8% en 2010 puis à 81.1% en 2015, puis à 75.4% en 2020 et, enfin, à 71.2% en avril-juin 2022.
Cela devrait forcément et logiquement provoquer une prise de conscience légitime de l'ensemble du secteur.

Rédigé par Brulhatour le Lundi 1 Août 2022 à 07:34 | Commentaires (0)