Le bon début du DAB

Coup de théâtre dans l’industrie radiophonique française. Le 21 novembre, Journée mondiale de la télévision, ironie du sort, la radio prenait un nouveau cap : celui du DAB avec l’officialisation de l’entrée sur ce nouveau marché des grands groupes français. Ce DAB, c’est un peu un Distributeur Automatique de Bonnes ondes.
Une offre radiophonique enrichie, un confort d’écoute, des données associées… Tout cela sans comparaison avec l’actuelle modulation de fréquence qui, avec le développement du DAB, vit probablement sa dernière décennie au service des auditeurs. Reste à réfléchir désormais aux modalités de son éventuelle extinction. Car le double coût FM/DAB sera certainement très difficile à supporter sur le long terme y compris pour les grands groupes.
Le DAB, c’est aussi une bouffée d’oxygène financière pour celles et ceux qui œuvrent quotidiennement dans l’ombre pour motoriser la radio. Des intégrateurs aux diffuseurs, des installateurs aux programmateurs… qui voient se dessiner devant eux de nouveaux marchés.
Le DAB, c’est également pour les professionnels du micro une occasion inespérée de se réapproprier la radio. Probablement une opportunité pour la réinventer avec un objectif : produire des contenus de qualité en adéquation avec les nouveaux comportements d’écoute.
Le DAB, c’est finalement ce qui manquait à la radio d’aujourd’hui pour devenir la radio de demain. Un cadeau avant Noël.

Brulhatour
 

La radio de demain s'invente aujourd'hui



Lundi 14 Mai 2018


Jamais, au cours de ces 20 dernières années, la radio n'avait connu autant de bouleversements, de changements et de mutations. On peut même parler d'une métamorphose profonde qui n'est pourtant pas encore arrivée à son terme et qui avance toujours à pas cadencés… Pour le Dr Sébastien Poulain : "La radio semble avoir un bel avenir devant elle."




 

Pour le Dr Sébatsien Poulain : "L'offre radiophonique a augmenté avec la FM, elle est potentiellement quasi infinie maintenant avec internet."
Pour le Dr Sébatsien Poulain : "L'offre radiophonique a augmenté avec la FM, elle est potentiellement quasi infinie maintenant avec internet."
LLPR - En tant que chercheur, comment avez-vous vu évoluer la radio ?
SP - Les chercheurs doivent aussi s'adapter quand leurs objets d'étude évoluent : nouvelles méthodes, nouveaux concepts. D'où la notion de "postradiomorphoses" pour prendre acte de l’irréductibilité dorénavant de la radio à des programmes sonores diffusés par des ondes hertziennes (réseaux sociaux, podcasts, pure players, intermédiarité, applications...) et de ses incessantes métamorphoses après une assez grande stabilité technologique au 20e siècle. L'offre radiophonique a augmenté avec la FM, elle est potentiellement quasi infinie maintenant avec internet, et considérablement enrichie.
 
LLPR - Les changements que nous connaissons actuellement s’inscrivent-ils dans la durée ?
SP – Oui. La tendance des 20 dernières années semble progressive, cumulative et irréversible. La radio bénéficie des innovations informatiques quotidiennes mondiales. On peut s’attendre à un enrichissement permanent par des contenus associés qualitatifs et quantitatifs.

LLPR - Quels sont les enjeux et les limites de tous ces changements ?
SP - Les limites sont économiques et humaines. La RNT est techniquement possible depuis très longtemps et aurait pu rencontrer un succès avant internet. Aujourd'hui, les radios profitent autant des FAI, GAFAM et NATU que ces derniers d'elles. Les radios deviennent des contenus difficiles à distinguer d'autres médias qui utilisent aussi du son, des images et des textes. La numérisation est aussi relativisation : les contenus radiophoniques sont des données parmi d’autres qu’il s’agit, pour les moteurs de recherche et plateformes, de gérer au mieux grâce à des politiques algorithmiques stratégiques. Les radios traditionnelles souffrent pour conserver leur audience qui s'érode, les pure players a fortiori pour la trouver. Car la courbe, assez stable de la demande, ne suit pas celle exponentielle de l'offre, où chacun est média, et où certains journalistes sont "robotisés" (pour les informations financières, par exemple). L'économie technologique fait face à l'économie de l'attention qui est tous infinie.

LLPR - Quelles sont les radios qui ont su s’adapter ces dernières années ?
SP - Les radios qui ont su s'adapter sont les mieux dotées. Après un temps d'hésitation, car il n'était pas évident que le phénomène prendrait une telle ampleur (une bulle avait explosé dans les années 2000) et que tant de métiers changeraient ainsi, ces radios ont "rattrapé" leur "retard" progressivement. Si internet donne accès à de nombreux services gratuitement, ce qui arrange les radios avec peu de moyens, leur gestion a un coût technique, économique, humain et temporel qui n’est pas à la portée de tous.
 
LLPR - Cela va-t-il changer la façon dont les auditeurs écoutent la radio ?
SP - Les pratiques d'écoute ont commencé à s'individualiser avec le transistor, puis les baladeurs qui ont mis en mouvement l’écoute, et avec la libération/libéralisation hertzienne qui a ouvert l'éventail des choix. Internet et les nouveaux supports ne font qu'accentuer ces tendances qui font la joie du datamarketing, mais ne rassurent pas entièrement les dirigeants. Quelques pure players font leur apparition dans les classements numériques (flux et podcasts). Mais les marques (groupes et radios) traditionnelles continuent de les truster largement. Le zapping, permis par la proximité physique du support (télécommande, mobile…), n'empêche pas la fidélité à seulement quelques radios.

LLPR - Comment va évoluer le marché dans la prochaine décennie ?
SP - Je dois avouer que je ne m’attends pas à un développement exponentiel des chiffres d’affaires, des audiences, des subventions et même des podcasts (natifs ou non). Si le coût de production et de diffusion de la radio est moins important que celui de la presse ou de la télévision, il n’est pas inenvisageable de continuer à voir arriver des fermetures, achats, fusions comme dans la presse quotidienne. Mais comment prévoir l’innovation, la créativité, la singularité, le talent, la qualité que les nouvelles technologies pourront aider à exprimer autrement et qui sont les principales sources de renouvellement ? Les radios auraient pu s’endormir sur la FM, elles sont sur le qui-vive !
 
LLPR - Et la radio dans 100 ans, vous y croyez ?
SP - De Palo Alto – connu pour avoir quelques années d’avance sur les mœurs et les technologies et pour préparer la voiture automatique (donc potentiellement sans radio, mais à ce jour pas sans accident) – où je vous parle, je peux vous dire que les radios sont toujours sur la bande FM en anglais, espagnol ou chinois ! L’un des devoirs des chercheurs est d’être prudent, surtout en ce qui concerne l’avenir et même lorsqu’on a consacré un numéro entier des Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion à "La radio du futur" (no 135, 2017). Mais si les livres ont survécu aux journaux, les journaux aux cinémas, les cinémas aux radios, les radios aux TV, les TV à internet, la radio semble avoir un bel avenir devant elle. Rappelons que c’est le seul média à occuper – hier uniquement et aujourd’hui principalement – l’un de nos 5 sens (l’ouïe) et que l’iconoclasme continue de faire des émules.

"Les radios auraient pu s’endormir sur la FM, elles sont sur le qui-vive !"

Bio Express

Le Dr Sébastien Poulain est chercheur (associé au MICA de Bordeaux Montaigne, qualifié CNU (71) et chargé de recherche Crois/sens) et enseignant (UP3, UP8, UCO). Trésorier du GRER, cofondateur de radiomorphoses.fr, lesradioslibres.wordpress.com et radiodufutur.wordpress.com, il a codirigé Radios libres, 30 ans de FM. La parole libérée ? (2016) et dirigé le no 132 des Cahiers d'Histoire de la Radiodiffusion "La radio du futur" (2017) et dirige le no 135 "Les acteurs des radios locales" (2018).
Contact : sebastien.Poulain@gmail.com et via son Twitter.
Frédéric Brulhatour
Brulhatour est le rédacteur en chef du magazine La Lettre Pro de la Radio et le directeur associé... En savoir plus sur cet auteur



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