Royaume-Uni : la BBC sous pression

Rédigé par le Lundi 13 Juillet 2015 à 09:00 | modifié le Lundi 13 Juillet 2015 à [HEURE]


Selon le Sunday Times, le gouvernement britannique, conservateur, va envoyer une "note verte" aux administrateurs de la BBC ce jeudi. Au programme : l'arrivée de 8 experts qui vont devoir définir la nouvelle stratégie de la BBC et son financement, et ce en pleine disète budgétaire. La couleur est déjà annoncée : recentrage sur les missions premières, moins de chaines et de stations, moins d'offres sur le net ou bien en paiement à la carte, sous-traitance de la production, contrôle par une instance de régulation indépendante, baisse de la redevance, moins de couleur politique dans les émissions... Economies, d'accord, mais aussi coup de pouce pour le secteur privé ?


Il y a une semaine, la BBC acceptait de prendre à sa charge la gratuité de la redevance pour les plus de 75 ans. Un avantage historique que le gouvernement souhaitait remettre en cause en pleine période d'austérité, et ce malgré la reprise de la croissance au Royaume-Uni. Et la BBC, depuis 2011, doit se serrer la ceinture avec un plan pluri-annuel de réduction de ses coûts. Elle a déjà drastiquement réduit ses effectifs, et a même décidé de fermer une chaîne de télé, BBC 3.

Une prédominance sur le privé financée par le contribuable

Mais voilà, ce n'est pas fini... Le Gouvernement conservateur, triomphalement réélu avec une majorité absolue il y a deux mois, a les coudées franches pour aller plus loin dans la réforme de l'audiovisuel britannique. Et pourquoi pas mettre au pas une "Beeb" réputée de gauche...

Il faut dire que la BBC n'est pas dans sa plus grande forme : elle a fait face à plusieurs scandales journalistiques ces dernières années qui ont terni sa réputation. On lui reproche aussi de programmer en télévision des programmes trop racoleurs afin de concurrencer les chaînes privées. The Voice, Top Gear, The Apprentice... Il faut dire que tant en radio qu'en télévision, BBC écrase toujours de loin ses concurrentes. Elle dispose en outre des meilleurs créneaux de diffusion : les deux premiers canaux de télévision (BBC 1 et BBC 2) et une grande moitié de la bande FM... Tout ça, sans aucune publicité, et donc financé par une redevance qui atteint les 145 Livres, soit plus de 200 Euros...

Une longue liste de doléances au programme

Le Sunday Times révèle donc ce dimanche que le gouvernement souhaite reprendre les choses en main : une "note verte" sera envoyée cette semaine aux administrateurs de la BBC leur annonçant que huit experts vont être dépêchés pour revoir de fond en comble le fonctionnement de la BBC, des contenus au plan stratégique, en passant par son financement. La liste des points qu'ils devront étudier est longue, et indique déjà l'orientation de la mission : Adossement de la redevance à la taxe d'habitation (comme en France) Mise en place d'une instance de régulation des programmes, l'Ofcom ne contrôlant que les opérateurs privés (la BBC s'auto-régule à l'heure actuelle !) Réduire le contenu du site web de la BBC dont la richesse concurrencerait dangereusement la presse locale... Revoir l'impartialité politique de BBC News, la rédaction de la BBC... Etudier l'externalisation de la production d'émissions à des entreprises privées Revoir la place dans l'audiovisuel public de BBC Worldwide ("BBC Monde"), que certains aimeraient privatiser Les bruits de couloir annoncent aussi revoir le nombre de chaînes de radio et de télé pour se recentrer sur les chaînes historiques, recentrer les programmes sur une offre culturelle, et réduire largement la voilure sur les plateformes digitales en ligne, ou bien les basculer en mode payant pour ne plus les financer avec la redevance.

La stratégie de ces dernières années remise en cause

C'est donc une large remise en cause de la stratégie de la BBC de ces dernières années. Contrairement à la France, le service public a massivement investi, très tôt, sur les nouveaux médias, pariant que la prédominance de "la Beeb" sur les médias historiques devaient perdurer sur les nouveaux médias. Très innovante, elle a toujours eu une longueur d'avance sur le privé, en plus de jouir d'une bonne réputation et d'un choix de coeur de la part des Britanniques.

Résultat : ces derniers lisent leurs infos et leur météo sur le site web de la BBC, ou sur ses applis smartphones, très performantes. Et ils écoutent et regardent toujours la BBC en premier...

Les plateformes de replay furent également les premières à éclore, notamment le fameux iPlayer. En radio, la BBC a multiplié les déclinaisons de ses stations historiques pour le DAB et le web, passant de 4 à plus d'une dizaine de stations. Elle a même créé une plateforme de musique innovante, BBC Playlister, pour contrer les Deezer et Spotify. Cette plateforme fût imitée des années plus tard par Radio France, c'était RF8... Bien trop tard ! La BBC, elle, eût toujours une longueur d'avance, d'où son leadership confirmé sur tous les types de support.

"Trop d'innovation" ? Ou protection du privé ?

On se souvient qu'en 2008 Patrick de Carolis, alors président de France Télévision, avait découvert en direct à la télé que le président Sarkozy souhaitait supprimer la publicité après 20 heures sur ses chaînes alors qu'il l'annonçait à toute la presse lors de sa conférence de la nouvelle année... L'action TF1 bondissait au même moment à la Bourse de Paris.
Cette "note verte", même cadeau au secteur privé de la part des Conservateurs britanniques en 2015 ? Le recentrage sur des programmes culturels, forcément moins grands publics, et le bridage de l'offre digitale semblent aller en ce sens, surtout que l'argument d'une concurrence déloyale avec le privé est clairement évoquée.

Les huit experts chargés par le secrétaire à la Culture, John Whittingdale, de revoir entièrement la mission de la BBC viennent quant à eux principalement du privé, même si certains d'entre eux sont aussi passés par la BBC ou par l'Ofcom. Les résultats de l'étude feront l'objet d'une consultation publique, puis d'une "note blanche" du gouvernement dans un an. Pas une partie gagnée d'avance pour le gouvernement, tant les Britanniques aiment leur "Beeb". Mais un vent de tempête certain pour l'audiovisuel public britannique cette année.

Olivier Oddou est le co-fondateur et directeur du site SchooP.fr qui retrace 40 ans d'histoire de la… En savoir plus sur cet auteur
Dans la même rubrique :