Philippe Chapot, tablier noué, discours affûté lors d'une keynote qui invite la radio à quitter les certitudes pour passer aux fourneaux.
Mesdames et Messieurs les "guerriers heureux" de l’audio, mes chers confrères, mes chers "donneurs de leçons" et chers fils de pub. J’offre d’ailleurs un tablier à tous ceux qui, au sortir de nos rencontres, auront l'audace de nommer le réel et la décence de l’actionner. Car après les échanges et les partages que vous allez commettre durant ce salon, il faudra bien passer aux fourneaux. C’est mon cadeau aux rares courageux qui préféreront l'effort de la cuisine au ronronnement des certitudes.
C’est un plaisir teinté donc d’une pointe d’ironie que de me retrouver devant vous. Car, voyez-vous, notre industrie ressemble étrangement à ce patient qui, souffrant d'une fracture ouverte, s'obstine à vouloir se soigner avec un simple Doliprane. Nous observons nos courbes d’audience avec la satisfaction béate du châtelain qui, du haut de sa tour d'argent, regarde avec condescendance tout intrus tentant de traverser les douves pour l’ébouillanter.
Mais n'allez pas imaginer que ce châtelain soit le seul patient de notre clinique médiévale. Car au-delà des douves, ce paysage, c’est celui d’un archipel de certitudes : d'un côté, le "Château" aux constructions médiévales ; de l'autre, les "Grandes Baronnies" de la périphérie qui règnent sur leurs réseaux comme sur des fiefs inaliénables. Tous partagent la même pathologie : un monument de suffisance qui se pense imprenable.
Mais n'allez pas imaginer que ce châtelain soit le seul patient de notre clinique médiévale. Car au-delà des douves, ce paysage, c’est celui d’un archipel de certitudes : d'un côté, le "Château" aux constructions médiévales ; de l'autre, les "Grandes Baronnies" de la périphérie qui règnent sur leurs réseaux comme sur des fiefs inaliénables. Tous partagent la même pathologie : un monument de suffisance qui se pense imprenable.
On s’y gargarise, dans un entre-soi poudré, d'être "numéro 1", ici sur les CSP+, là sur les 25-49 ans, ailleurs sur les amateurs de flûte à bec, pour ne surtout pas admettre que l’on est, ensemble, les derniers de tout. On parade avec des médailles en chocolat alors que la réalité est un naufrage silencieux : 6 millions d'auditeurs égarés en rase campagne.
C’est le triomphe de l'illusionnisme comptable : on s'enivre de chiffres de podcasts replays dont 70 % ne sont que le produit industriel de fermes à clics. Une alchimie numérique un peu pathétique, une véritable "écurie d'Augias" que l'on nettoie à grands coups de rapports truqués. On vend du vent à des annonceurs que l’on préfère bercer de statistiques fantômes plutôt que de leur offrir la vérité crue d’un média qui s’asphyxie dans son propre déni.
Le premier constat est un paradoxe qui devrait tous nous tenir éveillés : nous n'avons pas un problème de consommation, mais un problème de valeur.
Et pourtant, la valeur de nos entreprises s’efface comme un château de sable à l’approche de la marée. Pourquoi ? Nous avons bâti une véritable Tour de Babel de la mesure d'audience. Dans cette joyeuse cacophonie, chaque pays parle son propre dialecte statistique, rendant l’achat média aussi simple qu'une partie de bridge entre diplomates sourds. Pendant ce temps, les Goliaths du Net vendent du clic en deux secondes avec leurs systèmes unifiés.
Un vieux proverbe cambodgien dit : "Quand l’eau monte, les poissons mangent les fourmis ; quand l’eau descend, les fourmis mangent les poissons". Mes chers amis, l’eau du hertzien descend, et les fourmis algorithmiques ont faim.
Nos voisins germaniques et helvétiques l'ont crié dans leur Déclaration de Linz : l'argent fuit vers les plateformes mondiales, et ce qui est perdu pour la radio aujourd'hui sera perdu pour la démocratie demain.
Face à cette fuite des revenus vers les plateformes, nos voisins ont compris qu’une boîte de paracétamol ne suffirait pas non plus à stopper une hémorragie budgétaire.
Et c’est dans ce reflux qu’est apparu le podcast, ce challenger insolent qui est venu nous défier sur notre propre terrain : celui de l’audio, de l’attention et du "concernant". Il a agi comme un miroir tendu à la radio, nous obligeant à nous remettre en question alors que nous nous étions endormis sur nos lauriers.
Mais au lieu d'innover, qu'avons-nous fait ? Nous avons sorti les photocopieuses. Les radios se sont mises à copier les codes du podcast, souvent avec un train de retard, comme on imite le style d’un adolescent pour tenter de rester dans le coup. Sauf qu'au moment même où nous maîtrisons enfin le mot "podcast", celui-ci s'efface déjà de nos lexiques.
Aujourd'hui, on ne parle plus de podcast, on parle de Show. Le contenant RSS s'efface devant la puissance de la Forme. Le podcast n'est plus un média à part entière, c'est devenu un écosystème, une "narration liquide" qui s'adapte à chaque instant de vie. L'émission n'est plus le produit final, c'est le moteur.
Et ce moteur, en 2026, il doit produire de l'image avant même de produire du son. Nous sommes entrés dans l'ère du "contenu liquide". Une histoire doit couler là où l'audience se trouve, sans barrière. Mais attention au nouveau mirage : celui du "tout RSS". La réalité est plus cruelle : YouTube est devenu le sommet du funnel créatif, la "preuve de vie" indispensable pour exister, là où le public peut échantillonner votre personnalité en quelques secondes. Aujourd’hui, s'obstiner à lancer un show en "audio-seul" sans vidéo, c'est comme essayer de vendre un film muet à une génération qui ne jure que par la 4K.
Le RSS n'est plus la vitrine où l'on chine la nouveauté, c'est le coffre-fort où l'on protège la propriété de la relation. Et tenez-vous bien : ce vieux grognard de la distribution est en train de s’offrir une seconde jeunesse en devenant la passerelle souveraine pour la vidéo. Demain, grâce aux technologies de streaming, il ne sera plus seulement le tuyau de vos MP3, mais le pont d'acier qui relie l'hystérie algorithmique de YouTube à la liberté totale de vos propres flux. La vidéo drague la foule sur les places publiques, mais le RSS raccompagne les fidèles à la maison.
Et que dire de cette Gen Z que l'on dit perdue ? Ils sont saturés, épuisés par les "bouffons sous kétamine" qui peuplent leurs écrans. Ils cherchent du "vrai", du lien, de la conversation. Ces jeunes ne sont pas des cibles marketing mouvantes, ce sont des naufragés du virtuel qui cherchent une terre ferme, un micro qui ne sent pas le plastique.
La radio est le seul média capable d'offrir cette connexion humaine, à condition de ne pas être une simple playlist aseptisée, accouchant d’un bâtard sonore aux odeurs de copycat.
Venons-en à l'Intelligence Artificielle à l’heure de la Journée mondiale de la Radio de l’UNESCO. Elle est devenue la nouvelle religion de nos états-majors, un fétichisme numérique où l’on attend, avec une ferveur de néophyte, que le silicium change l'eau de nos pertes, en vin de nos profits. Mais gardons-nous d'en faire le grand inquisiteur de nos antennes. L'IA doit rester une prothèse, un intendant discret, une sorte de majordome binaire chargé de s'occuper de la plonge de nos tâches ingrates, le mixage industriel, le SEO ou l'archivage — afin de rendre à nos talents le luxe suprême : celui de l’imprévu.
Car vouloir remplacer l'animateur par une synthèse vocale, c’est un peu comme si, et le prof de tennis que j'étais vous le confirme, l'on décidait de remplacer un champion sur le court par un lance-balles automatique : la trajectoire est millimétrée, la cadence est infernale, mais personne ne paiera jamais son billet pour regarder une machine cracher du feutre jaune. C’est techniquement impeccable, mais c’est le degré zéro de la séduction. L’incarnation humaine est notre seule assurance-vie face au déluge de contenus factices. L'IA doit être le levier de notre rentabilité, pas le linceul de notre singularité.
Mais le diagnostic le plus sombre vient de nos propres rangs. L'enquête SociAudio 2025 révèle une profession fracturée. Nous vivons un « grand écart » salarial indécent : d’un côté l’aristocratie du public, de l’autre une paupérisation des cadres associatifs qui portent à bout de bras des structures fragiles. Moins de 20 % des professionnels se voient encore là dans 10 ans. Si nous ne revalorisons pas l'humain, nos studios seront bientôt aussi déserts que les promesses électorales d'un candidat au bord du gouffre.
Alors, que faire ? La sentence est sans appel : "Collaborer ou mourir". Arrêtons de vendre des "spots" et vendons des idées. Arrêtons de penser "station" et pensons "écosystème".
Napoléon disait : "En politique, une absurdité n'est pas un obstacle". En radio, elle pourrait bien être fatale. Soyez singuliers, soyez liquides, et surtout, soyez furieusement humains. C’est à ce prix, et à ce prix seul, que nous resterons ces guerriers heureux d’un média qui refuse de se taire.
L'avenir n'est pas dans le repli derrière nos douves, mais dans le flux de nos ondes. Soyons audacieux, avant que le château ne finisse en musée de la nostalgie sonore.
Bonne cuisine à tous.
Merci.
C’est le triomphe de l'illusionnisme comptable : on s'enivre de chiffres de podcasts replays dont 70 % ne sont que le produit industriel de fermes à clics. Une alchimie numérique un peu pathétique, une véritable "écurie d'Augias" que l'on nettoie à grands coups de rapports truqués. On vend du vent à des annonceurs que l’on préfère bercer de statistiques fantômes plutôt que de leur offrir la vérité crue d’un média qui s’asphyxie dans son propre déni.
Le premier constat est un paradoxe qui devrait tous nous tenir éveillés : nous n'avons pas un problème de consommation, mais un problème de valeur.
Et pourtant, la valeur de nos entreprises s’efface comme un château de sable à l’approche de la marée. Pourquoi ? Nous avons bâti une véritable Tour de Babel de la mesure d'audience. Dans cette joyeuse cacophonie, chaque pays parle son propre dialecte statistique, rendant l’achat média aussi simple qu'une partie de bridge entre diplomates sourds. Pendant ce temps, les Goliaths du Net vendent du clic en deux secondes avec leurs systèmes unifiés.
Un vieux proverbe cambodgien dit : "Quand l’eau monte, les poissons mangent les fourmis ; quand l’eau descend, les fourmis mangent les poissons". Mes chers amis, l’eau du hertzien descend, et les fourmis algorithmiques ont faim.
Nos voisins germaniques et helvétiques l'ont crié dans leur Déclaration de Linz : l'argent fuit vers les plateformes mondiales, et ce qui est perdu pour la radio aujourd'hui sera perdu pour la démocratie demain.
Face à cette fuite des revenus vers les plateformes, nos voisins ont compris qu’une boîte de paracétamol ne suffirait pas non plus à stopper une hémorragie budgétaire.
Et c’est dans ce reflux qu’est apparu le podcast, ce challenger insolent qui est venu nous défier sur notre propre terrain : celui de l’audio, de l’attention et du "concernant". Il a agi comme un miroir tendu à la radio, nous obligeant à nous remettre en question alors que nous nous étions endormis sur nos lauriers.
Mais au lieu d'innover, qu'avons-nous fait ? Nous avons sorti les photocopieuses. Les radios se sont mises à copier les codes du podcast, souvent avec un train de retard, comme on imite le style d’un adolescent pour tenter de rester dans le coup. Sauf qu'au moment même où nous maîtrisons enfin le mot "podcast", celui-ci s'efface déjà de nos lexiques.
Aujourd'hui, on ne parle plus de podcast, on parle de Show. Le contenant RSS s'efface devant la puissance de la Forme. Le podcast n'est plus un média à part entière, c'est devenu un écosystème, une "narration liquide" qui s'adapte à chaque instant de vie. L'émission n'est plus le produit final, c'est le moteur.
Et ce moteur, en 2026, il doit produire de l'image avant même de produire du son. Nous sommes entrés dans l'ère du "contenu liquide". Une histoire doit couler là où l'audience se trouve, sans barrière. Mais attention au nouveau mirage : celui du "tout RSS". La réalité est plus cruelle : YouTube est devenu le sommet du funnel créatif, la "preuve de vie" indispensable pour exister, là où le public peut échantillonner votre personnalité en quelques secondes. Aujourd’hui, s'obstiner à lancer un show en "audio-seul" sans vidéo, c'est comme essayer de vendre un film muet à une génération qui ne jure que par la 4K.
Le RSS n'est plus la vitrine où l'on chine la nouveauté, c'est le coffre-fort où l'on protège la propriété de la relation. Et tenez-vous bien : ce vieux grognard de la distribution est en train de s’offrir une seconde jeunesse en devenant la passerelle souveraine pour la vidéo. Demain, grâce aux technologies de streaming, il ne sera plus seulement le tuyau de vos MP3, mais le pont d'acier qui relie l'hystérie algorithmique de YouTube à la liberté totale de vos propres flux. La vidéo drague la foule sur les places publiques, mais le RSS raccompagne les fidèles à la maison.
Et que dire de cette Gen Z que l'on dit perdue ? Ils sont saturés, épuisés par les "bouffons sous kétamine" qui peuplent leurs écrans. Ils cherchent du "vrai", du lien, de la conversation. Ces jeunes ne sont pas des cibles marketing mouvantes, ce sont des naufragés du virtuel qui cherchent une terre ferme, un micro qui ne sent pas le plastique.
La radio est le seul média capable d'offrir cette connexion humaine, à condition de ne pas être une simple playlist aseptisée, accouchant d’un bâtard sonore aux odeurs de copycat.
Venons-en à l'Intelligence Artificielle à l’heure de la Journée mondiale de la Radio de l’UNESCO. Elle est devenue la nouvelle religion de nos états-majors, un fétichisme numérique où l’on attend, avec une ferveur de néophyte, que le silicium change l'eau de nos pertes, en vin de nos profits. Mais gardons-nous d'en faire le grand inquisiteur de nos antennes. L'IA doit rester une prothèse, un intendant discret, une sorte de majordome binaire chargé de s'occuper de la plonge de nos tâches ingrates, le mixage industriel, le SEO ou l'archivage — afin de rendre à nos talents le luxe suprême : celui de l’imprévu.
Car vouloir remplacer l'animateur par une synthèse vocale, c’est un peu comme si, et le prof de tennis que j'étais vous le confirme, l'on décidait de remplacer un champion sur le court par un lance-balles automatique : la trajectoire est millimétrée, la cadence est infernale, mais personne ne paiera jamais son billet pour regarder une machine cracher du feutre jaune. C’est techniquement impeccable, mais c’est le degré zéro de la séduction. L’incarnation humaine est notre seule assurance-vie face au déluge de contenus factices. L'IA doit être le levier de notre rentabilité, pas le linceul de notre singularité.
Mais le diagnostic le plus sombre vient de nos propres rangs. L'enquête SociAudio 2025 révèle une profession fracturée. Nous vivons un « grand écart » salarial indécent : d’un côté l’aristocratie du public, de l’autre une paupérisation des cadres associatifs qui portent à bout de bras des structures fragiles. Moins de 20 % des professionnels se voient encore là dans 10 ans. Si nous ne revalorisons pas l'humain, nos studios seront bientôt aussi déserts que les promesses électorales d'un candidat au bord du gouffre.
Alors, que faire ? La sentence est sans appel : "Collaborer ou mourir". Arrêtons de vendre des "spots" et vendons des idées. Arrêtons de penser "station" et pensons "écosystème".
Napoléon disait : "En politique, une absurdité n'est pas un obstacle". En radio, elle pourrait bien être fatale. Soyez singuliers, soyez liquides, et surtout, soyez furieusement humains. C’est à ce prix, et à ce prix seul, que nous resterons ces guerriers heureux d’un média qui refuse de se taire.
L'avenir n'est pas dans le repli derrière nos douves, mais dans le flux de nos ondes. Soyons audacieux, avant que le château ne finisse en musée de la nostalgie sonore.
Bonne cuisine à tous.
Merci.